
Parmi les nombreux bouleversements sociaux provoqués par l’IA, l’un de ceux qui suscitent le plus grand défoulement des passions est la question de l’art par IA. Dans les cercles de gauche en particulier, on assiste à une levée de boucliers contre ce phénomène.
Il est facile de comprendre pourquoi. Le développement des outils d’IA a eu pour résultat de nous inonder d’une véritable bouillie pour les chats audiovisuelle.
L’argument central contre l’IA en art est que les grands modèles de langage (LLM) à la base de l’IA ont été entraînés en pigeant dans le patrimoine culturel de l’humanité – du vol à grande échelle pour lequel les géants de la tech n’ont jamais payé.
De nombreux artistes dénoncent le fait que leurs propres œuvres ont servi à entraîner des LLM sans leur consentement. Les outils d’IA générative, permettant de créer des chansons, des vidéos ou des images, sont ensuite capables de reproduire des œuvres similaires à celles d’artistes n’y ayant jamais consenti, sans aucun regard au droit à la propriété intellectuelle, comme lorsque ChatGPT permettait de produire des dessins et animations « dans le style de Studio Ghibli ».
L’IA est ensuite utilisée dans l’industrie culturelle pour remplacer des travailleurs, ce qui a pour effet de menacer le gagne-pain de nombreux artistes et travailleurs du domaine de la culture. Dans le domaine de l’animation par exemple, c’est un véritable carnage. Hollywood s’est mis à licencier des milliers d’animateurs pour les remplacer par des machines.
Par ailleurs, les opposants de l’IA dans l’art dénoncent souvent aussi les problèmes associés à l’IA au-delà des impacts sur le monde de l’art – comme son impact environnemental, ou le fait que les géants de la tech derrière l’IA s’en servent pour développer des outils de surveillance, de répression et de guerre.
Ainsi, dans les cercles de gauche en particulier, y compris chez des gens se réclamant du socialisme, l’IA est présentée comme un mal en soi. La seule mention de l’utilisation de l’IA dans un film ou sur un album suffit à déclencher une vague d’appels au boycott.
Nous aussi, nous pensons qu’il faut combattre les géants de la tech qui utilisent l’IA pour appauvrir la culture, enlaidir tout, détruire le gagne-pain de milliers d’artistes et de travailleurs culturels et faciliter la répression et la surveillance.
Mais quelle est la solution? Devrait-on boycotter l’IA et les œuvres qui l’utilisent? Dans cet article, nous proposons une approche marxiste de la question.
Remettre le dentifrice dans le tube
Il va sans dire que nous défendons le droit des artistes à refuser que leurs œuvres servent à entraîner un LLM, et que l’existence de l’IA ne devrait pas donner magiquement le droit de plagier sans vergogne. Dans la lutte des artistes contre les géants de la tech pour voir leur propriété intellectuelle reconnue, nous prenons le bord des artistes.
Mais aux gens se réclamant du socialisme, nous devons faire remarquer que cette lutte n’a rien de révolutionnaire, ni même de réformiste. Cette lutte, qui se déroule sur le terrain des droits démocratiques bourgeois, est une lutte purement défensive, qui vise seulement à revenir aux conditions du capitalisme avant l’arrivée de l’IA.
Et le capitalisme avant l’IA n’avait pas grand-chose de glorieux. La condition des artistes sous le capitalisme n’a jamais été bonne. Vivre de son art a toujours été réservé à une petite minorité de privilégiés. Le dilemme pour les artistes est de choisir la pauvreté et la précarité ou de sacrifier l’authenticité artistique et se vendre au plus offrant.
Et nous devons dire, cette lutte défensive à coups de boycotts et de dénonciations morales est un combat d’arrière-garde qui est perdu d’avance. Aucun boycott ne va faire disparaître l’IA. C’est un outil qui existe maintenant. Le dentifrice est sorti du tube.
35 mm et LLM
Nous vivons sous le capitalisme, et aucun jugement moral ni boycott à la consommation ne fait le poids contre la loi cardinale du capitalisme : la recherche maximale de profits.
L’industrie culturelle, c’est de la « big business », et elle ne produit pas des œuvres pour enrichir le patrimoine collectif de l’humanité ou pour tout autre grand principe moral. Elle produit des films, des téléséries et des chansons à la chaîne pour faire de l’argent. Et elle voit dans l’IA une façon de couper massivement dans sa main-d’œuvre, et d’ainsi accroître massivement ses profits.
En fait, c’est loin d’être la première fois que cela se produit dans l’industrie culturelle. Juste un exemple, l’arrivée des caméras numériques et la disparition des films 35 mm a détruit les emplois de milliers de techniciens de laboratoire, de coloristes et de projectionnistes durant les années 2000.
Sous le capitalisme, la concurrence et la logique du profit poussent les entreprises à toujours plus automatiser et rationaliser la production – autrement dit, à réduire la quantité de travail humain nécessaire.
Ainsi, depuis l’avènement du capitalisme, on a vu une succession de nouvelles technologies ayant permis de faire le même travail plus rapidement par des machines. Ces transformations ont entraîné des bouleversements profonds dans le marché du travail, provoquant de façon cyclique des pertes d’emplois importantes. L’IA constitue l’une de ces transformations.
La situation n’est pas différente pour l’industrie culturelle – qui est une industrie après tout. Et comme toujours sous le capitalisme, ce sont les travailleurs qui sont perdants alors que les capitalistes s’enrichissent encore plus. La petite-bourgeoisie, dont font partie les artistes qui font carrière indépendante, elle aussi se retrouve écrasée dans les rouages du capitalisme.
Comment la saucisse est faite
Ainsi, si l’on ne va pas stopper la machine par le boycott, la seule chose qui demeure derrière une posture boycottiste est une forme de moralisme. L’IA est à boycotter parce qu’elle est le produit du vol.
On juge ainsi les œuvres non en fonction de leurs qualités artistiques intrinsèques, mais en fonction de critères moraux qu’il faudrait rechercher dans comment l’œuvre a été créée. C’est une forme de consommation éthique, où l’on refuse de toucher à un produit, parce que quelque part au cours de sa production, un quelconque geste immoral a été commis.
Ce genre d’approche vise plus la salvation de l’âme de la personne qui l’adopte qu’un réel changement politique. Cela n’aidera aucun artiste.
Il ne fait aucun doute que l’IA est une industrie sinistre, polluante et destructive. Mais c’est le cas de pratiquement toutes les industries sous le capitalisme, qui est un système qui repose sur l’exploitation à outrance des humains et de la nature. L’IA n’a rien de qualitativement différent du reste de la production capitaliste en ce sens.
Quiconque utilise des arguments éthiques pour justifier un boycott de l’IA doit expliquer pourquoi il ne boycotte pas aussi l’avion (polluant et énergivore), le lait d’amande (une industrie très demandante en eau, qui contribue aux sécheresses en Californie) ou encore l’Internet en général (les géants de la tech n’ont pas commencé à nous espionner avec l’IA). Avant qu’on se préoccupe de la consommation d’eau de l’IA, certains se préoccupaient de la consommation d’eau des médias sociaux en général.
Dès qu’on ouvre la porte à cet argument, on n’en finit plus. Quelque industrie que l’on choisisse, si l’on regarde « comment la saucisse est faite », on ne voudra plus la manger. Il n’existe pas de consommation éthique sous le capitalisme. Le problème n’est pas l’IA, mais le capitalisme.
L’IA comme outil, non comme artiste
Quant à nous, notre opposition à l’IA en art se base sur des critères artistiques, et non moraux. Les « œuvres » générées par l’IA sont généralement de mauvaise qualité, voilà tout.
Cela s’explique par le fonctionnement de l’IA lui-même. L’IA n’invente rien, il prend tout ce qui a servi à le nourrir, et le régurgite. Il ne peut donc rien créer de nouveau, seulement pasticher, reformuler, coller ensemble des éléments d’œuvres créées par des humains.
Les défenseurs de l’art par IA diront que tout l’art fonctionne ainsi, qu’il n’existe pas d’art original, que tous les artistes imitent et reformulent ce qui est venu avant eux. Comme le dit l’adage, les bons artistes copient, les grands artistes volent.
C’est partiellement vrai, mais il manque un élément.
Le mouvement historique de l’art est justement composé du mouvement dialectique de préservation et de création – entre l’imitation et l’originalité. Chaque fois qu’un artiste produit une œuvre, il pastiche un peu ce qui est venu avant. Mais les bons artistes y mettent aussi leur touche personnelle. Ainsi, l’art est à la fois un produit de toute la culture humaine passée et de l’individualité de l’artiste lui-même.
Les mauvais artistes, eux, ne font que vomir ce qui est venu avant eux, sans rien inventer.
Autrement dit, ils ne mettent rien d’eux-mêmes – ou ils sont inintéressants comme individus et ce qu’ils ont à mettre d’eux-mêmes est pauvre. C’est ainsi que les hits du « top 40 » de la musique pop ont un son « générique », et se retrouvent tous à sonner pareils.
L’IA est exactement comme un mauvais artiste. Il ne fait que reproduire ce qui a déjà été fait auparavant, peut-être dans un nouveau mélange, mais sans ajouter quoi que ce soit de nouveau. L’art généré par IA ne peut pas être bon parce qu’il ne peut par définition rien ajouter de nouveau. Il peut uniquement servir du remâché – de la bouillie (le fameux « AI slop »).
Mais cela veut dire que notre opposition n’est pas envers l’IA en tant qu’outil artistique, mais en tant que prétendu artiste. La musique ou les films générés par IA ne sont que de la bouillie. Mais entre les mains d’un artiste qui contrôle le résultat final, l’IA peut-être un outil puissant.
Par exemple, le réalisateur Martin Scorsese a récemment dû défendre son utilisation de l’IA pour le storyboarding (scénarisation par images), le processus qui aide le réalisateur à prévisualiser son film, mais dont le résultat ne se retrouve pas dans la version finale du film. Il explique : « Depuis 70 ans, je crée mes propres storyboards. J’ai toujours été confronté à ce problème : comment transmettre à mes acteurs et à mon équipe ce que j’ai en tête? Il y a certaines choses qu’il faut voir et ressentir. Désormais, grâce à cet outil, je peux partager plus clairement et plus efficacement ce que j’imagine avec mon équipe créative. »
Il a essuyé une pluie de critiques, selon lesquelles il contribuerait à la disparition des emplois des artistes de storyboard. Pourquoi appartiendrait-il à Scorsese de préserver une technique devenue désuète, et qui sera inévitablement remplacée dans le reste de l’industrie, par devoir moral?
Dans le domaine de la musique, l’arrivée de la musique électronique a provoqué une semblable levée de boucliers. En 1982, un syndicat de musiciens au Royaume-Uni a même passé une motion pour demander l’interdiction des synthétiseurs, critiqués parce qu’ils étaient utilisés pour remplacer des musiciens. Aujourd’hui, il serait absurde de s’opposer au synthétiseur pour ce prétexte.
Toute l’histoire de l’art est traversée par des évolutions et révolutions, en partie sous l’influence des évolutions technologiques et techniques. Dans ce processus, l’IA n’est pas fondamentalement différente des autres technologies.
Lors de l’arrivée de la photographie, le même genre de débat a eu lieu, quant à savoir si l’utilisation de cette nouvelle technologie pouvait réellement constituer de l’art. De même pour la musique électronique. Aujourd’hui, plus personne ne nie que la photographie ou la musique électronique sont des outils artistiques légitimes.
Le facteur déterminant, c’est comment et à quelle fin cette nouvelle technologie est utilisée – entre les mains d’un artiste, et aux fins de faire de l’art, il n’y a pas de doute que l’IA peut être un outil artistique valable, même puissant.
C’est précisément parce qu’actuellement, sous le capitalisme, cet outil est largement utilisé par l’industrie culturelle, non pour faire de l’art, mais pour se débarrasser des artistes et pour créer de purs produits de divertissement entièrement dépourvus de vision artistique, que l’on se retrouve inondés de « slop ». L’outil n’est pas coupable, pas plus que le fusil ne cause la guerre.
Pour un art révolutionnaire
L’enlaidissement rapide et généralisé de notre société sous l’effet de la bouillie générée par IA est peut-être le symptôme le plus frappant du déclin civilisationnel causé par la crise historique du capitalisme. Refusant de quitter la scène de l’histoire, la classe capitaliste pourrissante est composée de demeurés incultes et dépourvus de goût, qui ont trouvé dans le « AI slop » un art à leur image.
Mais nous devons souligner que ce déclin de la culture ne date pas de l’arrivée de l’IA. Avant l’IA générative, on avait les films et chansons créés par focus group dans des salles de conférence de multinationales, ainsi que les beaux-arts servant de véhicules d’investissement. Captifs de la logique du profit, l’art et la culture faisaient déjà bien triste mine.
Les maux de l’IA sont les maux du capitalisme. En dernière analyse, la solution à la condition précaire de l’artiste sous le capitalisme n’est pas une opposition à l’IA et une lutte vaine pour revenir dans le passé, quand la condition des artistes était déjà précaire, mais la lutte pour la révolution socialiste.
Cette technologie puissante, entre les mains des capitalistes, sert uniquement à l’enrichissement d’une poignée de privilégiés, aux dépens de la majorité. En la plaçant sous le contrôle démocratique des travailleurs, nous pourrions décider collectivement de la meilleure façon de s’en servir, et la placer au service de l’humanité. Retirée des mains des capitalistes, plutôt que d’asservir l’humain, l’IA pourrait servir à automatiser le travail humain – à libérer l’humain du travail.
Les humains, progressivement libérés du travail dans une société socialiste, pourront se consacrer à la création, à la recherche, à l’éducation, à l’art – avec ou sans IA, selon leur choix. Les forces créatives de l’humanité étant ainsi émancipées, nous assisterions à un fleurissement artistique tel que l’humanité n’en a jamais vu auparavant.
Dans cette lutte, les artistes peuvent jouer un rôle puissant. En dénonçant les horreurs du capitalisme et en appelant à son renversement, ils peuvent inspirer la révolte. Dans une époque de déclin civilisationnel, de crise existentielle de l’humanité, de guerres, de révolutions et de contre-révolutions, un tel art révolutionnaire est le seul qui puisse être réellement pertinent. Le reste n’est que musique d’ascenseur.
Comme l’écrit le poète palestinien Marwan Makhoul :
Pour écrire une poésie qui ne soit pas politique,
Il faut que j’écoute les oiseaux,
Et pour entendre les oiseaux,
Il faut que cesse le bruit des bombes.