
Une autre année, une autre tempête politique. À neuf mois d’une élection, le premier ministre François Legault quitte son navire en perdition.
Lors de sa conférence de presse, il s’est vanté de tous ses soi-disant bons coups, et donnait l’impression qu’il avait connu du succès sur tous les plans. Le téléspectateur est laissé pantois : pourquoi Legault est-il si détesté alors?
En réalité, son départ reflète la colère qui gronde chez les travailleurs, sur fond d’immense crise du coût de la vie et du dépérissement des services publics, dont le gouvernement caquiste a été complice.
Gouvernement de patrons
Legault est arrivé au pouvoir en 2018 sur fond de rejet de l’establishment capitaliste représenté par les libéraux et le PQ.
Mais en réalité, la CAQ a toujours été un parti du patronat québécois. Dirigée par des ministres et députés issus du monde des affaires, nationaliste en mettant consciemment de côté le débat souverainisme-fédéralisme, elle a habilement utilisé le nationalisme et sa fausse lutte pour la « laïcité » pour diviser la classe ouvrière. Après une période de mouvements de masse marquée notamment par la grève étudiante de 2012 ou encore les grèves et manifestations anti-austérité de 2014-2015, la classe dirigeante ne pouvait que se réjouir de cette approche de la CAQ.
Mais la CAQ n’est pas allée immédiatement à l’offensive contre les travailleurs. Héritant de surplus budgétaires records et avec la crise de la COVID-19 rendant l’austérité politiquement impensable, la CAQ a pu éviter pendant nombre d’années d’attaquer la classe ouvrière de plein fouet.
Cependant, le masque ne pouvait voiler la réalité éternellement. Depuis longtemps, la classe dirigeante québécoise souhaite une cure minceur de l’État-providence et des syndicats dociles et soumis. Avec la productivité du travail historiquement déficiente au Québec et au Canada à laquelle s’ajoute la crise commerciale, du point de vue capitaliste, il est nécessaire de rendre le Québec « compétitif ».
Tout cela explique l’offensive de Legault contre le mouvement ouvrier, ses coupes dans la fonction publique, les coupes imposées en éducation.
La CAQ a également sorti le chéquier pour aider des entreprises privées avec l’argent des contribuables. Outre le spectaculaire échec de Northvolt, la CAQ a fait disparaître 143 millions de dollars dans Lion Électrique et a perdu 400 millions de dollars dans le trou sans fond dénommé Airbus A220 (anciennement la CSeries de Bombardier).
L’austérité pour les travailleurs, les chèques pour les patrons – telle est la nature du capitalisme aujourd’hui, au Québec comme ailleurs.
Crise sociale
Avec le concert insupportable d’éloges à l’endroit de Legault hier, on serait excusé d’oublier la profondeur de la crise sociale au Québec.
François Legault s’est vanté d’avoir aidé les infirmières pendant son mandat. Qu’en pensent les 7200 qui sont blessées ou en arrêt de travail? Tout le monde sait que le réseau de la santé n’a jamais été aussi mal-en-point qu’aujourd’hui. Devant le temps supplémentaire obligatoire, les pénuries de personnel et les salaires bas, près de la moitié des infirmières quittent la profession avant 35 ans.
Il a parlé des enseignantes qui sont « les personnes les plus importantes de notre société après les parents ». Ah bon? Pourquoi les coupes qui forcent les écoles à faire des économies de bout de chandelle? Pourquoi des pénuries d’enseignants records à chaque rentrée? Pourquoi les démissions ont augmenté de 67% en cinq ans sous Legault?
La CAQ se vante du fait que, depuis son arrivée au pouvoir en 2018, le Québec a rattrapé l’Ontario sur le plan des salaires, du PIB par habitant et du pouvoir d’achat. Bien que l’écart s’est effectivement resserré, c’est davantage à cause du déclin de l’Ontario que d’une montée du Québec.
En réalité, le discours de la CAQ masque que le pouvoir d’achat des Québécois a diminué depuis 2022.
Tous les indicateurs montrent que les travailleurs tirent le diable par la queue.
Les banques alimentaires ont connu une hausse de 37% des demandes depuis 2022. Comme les gens s’appauvrissent, elles ont également moins de ressources provenant de la générosité de gens ordinaires.
Le taux de chômage a augmenté de façon spectaculaire chez les jeunes – il a atteint 10,9% au printemps dernier. Nombre de diplômés universitaires peinent à trouver un emploi.
Mais la grande question, c’est le logement. Le Québec était une province où le coût du logement était parmi les plus bas. Mais depuis 2019, les loyers ont augmenté de 71% à Montréal! Rappelons que la CAQ niait toute crise du logement jusqu’à récemment, et sa ministre de l’Habitation recommandait aux pauvres locataires la solution bien « simple » d’investir en immobilier pour s’en sortir.
Avec tout cela, le Québec est même devenu la province du pays où les gens comptent sur le plus petit coussin financier après les dépenses mensuelles – à peine 684 dollars.
Dans ces circonstances, comment ne pas être enragé devant la CAQ qui, en plus de présider à une telle baisse du niveau de vie, a augmenté le salaire des députés de 30% au passage?
Turbulences
En ce moment, il est difficile de prédire ce qui s’en vient pour l’après-Legault.
Ce qui est sûr, c’est que, quoi qu’il arrive, c’est aux travailleurs qu’on demandera de payer. La CAQ, impopulaire et sans aucune légitimité, est encore au pouvoir. Son austérité se poursuivra – d’ailleurs, deux jours avant la démission de Legault, une autre coupe en éducation a été annoncée, soit 13 millions dans les sorties culturelles.
Il est improbable que la prochaine élection d’octobre n’accouche de quelque chose de mieux. Le Parti québécois trône encore en tête des sondages, et les chances sont bonnes qu’il remporte l’élection. Paul St-Pierre-Plamondon a récemment montré clairement de quel côté il se trouve lorsqu’il s’est positionné en faveur de briser la grève des employés de la STM.
Les libéraux, quant à eux, tentent de rebondir rapidement après un autre scandale de corruption ayant mené au départ de son chef Pablo Rodriguez il y a quelques semaines. Le plan semble être de couronner Charles Milliard, l’ancien président de la Fédération des chambres de commerce du Québec, aussitôt qu’ils le peuvent.
Il est possible que la classe dirigeante québécoise, qui n’a jamais pleinement fait confiance au PQ souverainiste, essaye d’en faire un sauveur à la Mark Carney. L’automne dernier, l’ancien chef des libéraux Pablo Rodriguez disait que « les anciens donateurs reviennent », ce qui laisse entrevoir cette possibilité d’un ralliement du patronat derrière leur parti traditionnel.
Le retour des libéraux au pouvoir signalerait assurément la poursuite des attaques de la CAQ contre les services publics et les travailleurs.
Quoi qu’il arrive, le mouvement ouvrier devrait donc être sur le pied de guerre. Mais ce n’est pas ce qu’on voit, malheureusement. La FTQ, par exemple, affirme que le gouvernement caquiste doit maintenant « renoue[r] avec la population » et « amorcer un dialogue social ».
Cette approche est complètement erronée. On ne peut avoir aucune illusion dans ce qu’il reste de la CAQ – ni dans les libéraux ou le PQ. Magali Picard, la présidente de la FTQ, avait une bonne idée quand elle parlait de « paralyser le Québec » et de « grève sociale ». C’est par la lutte implacable qu’on peut bâtir une opposition des travailleurs à l’offensive des patrons. C’est seulement ainsi qu’on pourra repousser cette offensive.
Faiblesse de la gauche
Avec les difficultés de la CAQ et des libéraux, avec la crise du coût de la vie et le discrédit croissant du système capitaliste, la voie devrait être grande ouverte pour la gauche.
Cependant, Québec solidaire n’a jamais été aussi affaibli. Comme nous l’avons expliqué de nombreuses fois ailleurs, la direction du parti tente constamment de montrer à quel point le parti est « raisonnable ». La direction du parti s’est adaptée au système capitaliste et au parlement, au lieu de dénoncer les deux.
Suffit de regarder, par exemple, cette vidéo malaisante de Ruba Ghazal qui parle de « taxer les riches ». Bien que la plupart des travailleurs seraient d’accord de taxer les riches, Ghazal dit que ce sera pour… « réduire le déficit sans couper dans les services »! Le message revient à convaincre le monde des affaires que QS se montrera responsable avec les finances publiques. Difficile d’imaginer un travailleur qui peine à joindre les deux bouts être inspiré par ces paroles.
De même, sa réponse au départ de Legault a été lamentable. Elle parlait d’avoir « essayé » de parler à Legault de ses « angles morts » comme le logement, les inégalités, avant d’enchaîner sur comment Legault était comme « mon oncle gentil » à inviter à souper « pour me chicaner avec lui. »
Dans ces commentaires est capturée l’essence de l’approche de QS. Le parti ne se voit pas comme un tribun des travailleurs dénonçant les politiciens qui leur pourrissent la vie, mais comme leurs collègues à qui on essaye de faire voir la lumière, ou comme… une « famille » autour d’un bon souper.
Résultat, le parti est de plus en plus vu (dans la mesure où il est encore remarqué) comme partie intégrante de cet « establishment » détesté, mais en version moins sérieuse. Cela laisse d’ailleurs un espace pour une percée potentielle du Parti conservateur d’Éric Duhaime, qui est troisième dans les sondages à 16%, et a le beau jeu de se présenter comme une option anti-establishment.
Solution socialiste
Une colère sourde gronde au Québec. Le niveau de vie empire de jour en jour. Aucun travailleur ne va pleurer le départ de Legault. Mais les travailleurs n’ont toujours pas de véhicule pour exprimer cette colère.
Les travailleurs ont besoin de leur propre voix. Les travailleurs ont besoin d’un parti indépendant de ceux du patronat, d’un parti qui propose ouvertement une solution socialiste à tous les maux qui s’aggravent de jour en jour.
Il est entièrement possible de bâtir un monde sans faim, sans chômage, avec des services publics de qualité, des bons logements pour tout le monde, et bien plus. Mais ce n’est pas possible tant qu’une minorité de riches s’accapare la richesse produite par les travailleurs. Il faut nationaliser les grandes entreprises, et établir un plan rationnel de production.
Tel est le message que les communistes apporteront dans une année 2026 qui s’annonce turbulente, tant au Québec qu’à l’international. Joignez-vous à nous!